Mon père, cet inconnu…

Il n’y a pas de famille parfaite, la mienne ne fait pas exception, elle n’est ni pire ni meilleure que la moyenne, quoiqu’en ce domaine, comme en beaucoup d’autres,  on peut légitimement se demander où est la norme ?

Je me suis mariée il y a quasiment 15 ans jour pour jour, la même année mon père mourrait d’un cancer généralisé à l’âge de 64 ans. 3 semaines avant de mourir alors que le cancer lui rongeait littéralement le cerveau, dans un moment de lucidité, il m’a dit pour la seule et unique fois de sa vie et de la mienne, ces mots tout simple « je t’aime ».

Il avait presque la quarantaine quand je suis née, je suis la dernière de la couvée, mon frère aîné a 7 ans de plus de moi, autant dire que nos souvenirs sont différents. Mon père était déjà un homme taciturne, qui ne souriait pas, qui s’emportait facilement et à qui il n’était plus possible de parler passé 8h du soir.

Alors bien sûr, en grandissant j’ai cherché des réponses dans l’histoire familiale : pourquoi un homme se cache-t-il dans le garage pour donner la poupée qu’il vient d’acheter à sa petite fille en lui demandant de ne rien dire ? Pourquoi toutes les femmes à la télé étaient des salopes ou des putes, surtout celles qui avaient de l’assurance apparemment ? Pourquoi semblait-il porter sa vie comme un immense fardeau trop lourd pour ses maigres épaules ?

J’ai eu des réponses : enfance difficile, placement, fratrie temporairement dispersé, la guerre d’Algérie, l’amour volé par les enfants. J’ai eu des réponses ; je me suis cherchée des « figures paternelles » comme on dit et certains hommes de ma vie diront qu’il m’en reste un besoin infini d’être aimée qui ne semble jamais pouvoir être comblé. Ils ont probablement raison.

Le week-end dernier lors de l’anniversaire de mon frère aîné, il m’a montré des photos de notre père que je n’avais jamais vu. Je ne les avais jamais vues, pas parce qu’il me les cachait mais parce qu’il pensait que je les connaissais. Il y avait essentiellement des photos prises en Algérie. Je ne sais pas s’il parlait beaucoup de l’Algérie, j’en ai très peu de souvenirs, j’étais trop jeune pour m’intéresser à la question, et plus tard, je n’ai jamais rien demandé, je n’ai jamais osé poser aucune question à mon père sur quoi que ce soit. En regardant son livret militaire la semaine dernière j’ai su qu’il avait fait ses classes en Allemagne en 1959 puis il est parti en Algérie jusqu’en mai 1961 (après le putsch des généraux).

Bref, la photo qui m’a interpellée est prise en Algérie, il prend la pose comme Johnny Weissmuller, un couteau dans le slip, il sourit. Une photo dans les ruines de Tebessa, là aussi il sourit. Il porte la moustache, il est jeune.

J’ai été fasciné par ce jeune soldat, cet inconnu qui sourit, fait le guignol devant l’appareil, qui était-il ? Comment le relier à celui qui était mon père ?

Il y avait encore d’autres photos encore plus intéressantes : avant l’Algérie. Il travaillait avec des forains et s’occupait des auto-tamponneuses, tiens ça je me souviens qu’il en parlait : à la fin de la journée il récupérait les pièces qui tombaient des poches au fond des autos ^_^ Sur une photo on le voit entouré de jolies filles,  sur une autre avec un pote appuyé sur son épaule, le sourire encore orphelin d’une dent perdue dans une bagarre ?

Il me trouble ce beau gosse aux faux airs de Delon, il semble insouciant…Il a un côté frimeur, un peu voyou sur les bords, bad boy, celui que les mères ne veulent pas pour leurs filles,  il paraît défier celui ou celle qui prend la photo, la vie lui est légère.

Quand s’est-il égaré le beau gosse ? Est ce que c’est cette Algérie qui m’a volé le jeune homme qui sourit avec sa dent manquante ? Je regarde ces photos et je le voudrais tellement pour moi, ce fantôme en noir en blanc.

Je regarde ces photos et je cherche en vain à les faire coïncider avec celui qui habite mes souvenirs…

Le 21 juillet 2001 nous nous sommes avancés ensemble vers l’autel dans une église pleine, il était déjà bien affaibli par la maladie, si bien que je ne sais plus vraiment qui soutenait l’autre, l’émotion était si violente pour moi que je n’osais pas le regarder de peur de m’effondrer.

mariage133

Alors oui , je n’ai pas eu la joie de connaître le Johnny Weissmuller de Tebessa, le militaire moustachu, le beau forain qui conduit une auto-tamponneuse comme une formule 1, le bad boy au regard delonesque mais dans l’énigme qu’a longtemps représenté mon père à mes yeux, j’ai à présent de nouvelles pièces à ajouter et pas des moindres…

Des pièces de jeunesse, de beauté et d’insouciance, de bonnes blagues et de camaraderie, des pièces d’un être qui s’incarne. Enfin.

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Publié le 18 juillet 2016, dans Humeurs, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 37 Commentaires.

  1. Comme je suis touchée et comme je me reconnais dans vos mots que je n’aurais pas su écrire…Votre histoire ressemble un peu à la mienne…Merci

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  2. les non-dits laissent de grands vides et de grands mystères derrière eux…
    Ton texte est très beau, très touchant, très émouvant.
    Sur la photo de ton mariage, vos mains sont si serrées! C’est fou! tout y passe! ❤

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  3. Tout ne coule pas toujours de source dans les relations avec les parents et on se retrouve obligé de composer avec les bribes qu’on a. Très beau texte en tous cas.

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  4. Et tu disais que tu n’avais pas une tête à chapeau….
    Bisous de Rome!

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  5. Quelle émotion…
    Bises

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  6. Hyper émouvant en ces jours de vacances d’été…Et tu m’as donné envie de m’occuper davantage du mien, toujours en vie.Merci.Pensées bretonnes de Sylvie

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  7. C’est beau, ton texte, par certain coté cela ressemble à une histoire que je connais bien 🙂
    Bisoussssssssssssssssssssss

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  8. c’est magnifique ce que tu as écrit….on ne connait jamais très bien ses propres parents…..

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    • Merci…c’est vrai qu’on ne connait pas ses parents, pour moi c’était primordial de connaître son histoire pour mieux comprendre pourquoi il ne pouvait pas être celui que je voulais…c’était un long chemin et si j’ai pu écrire ce texte aujourd’hui c’est parce que je connais mieux sa vie…

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  9. merde, tu me fais chialer, ça suffit!!!

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  10. La guerre est terrible. Un des frères de maman a mis des mois et des mois avant de reparler. Il montrait alors se scopins en disant: il est mort, il a été tue, il n’est pas rentre etc. Donc oui ca marque et évidemment a cette époque aucun suivi psychologique.
    ensuite les aléas de la vie, le travail, le retour a une vie « normale » ne sont pas évidentes.
    Papa non plus n’a pas eu une enfance heureuse. Il a voulu que ses enfants soient entoures d’amour et… d’une maman. Ainsi ma mere n’a jamais travaille.
    Mais au moins ils nous aiment nos parents, avec des emotions qu’ils ne savent/savaient pas toujours exprimer .
    Des bizzz Miss ❤

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